GALERIE BERNARD BOUCHE
MARTHE WÉRY
Marthe Wéry  Sans titre 2004. Acrylique sur forex. 40 x 31 cm

Marthe Wéry  Sans titre 2004. Acrylique sur forex. 40 x 31 cm
 
La galerie a le plaisir de proposer à partir du samedi 24 mars une exposition consacrée à l'artiste Belge Marthe Wéry (1930-2005), avec un choix d'oeuvres rarement montrées, en commençant par une intéressante série de la période des années 70 dite des "lignées", jusqu'à ses tableaux récents constitués de nappes de peinture liquide, couches superposées répandues sur toute la surface, et qui y jouent librement, inscrivant ainsi des traces inattendues.


La peinture de Marthe Wéry, qu’il s’agisse de désigner la démarche ou la matérialité des œuvres, n’est pas spectaculaire. Elle se construit à son rythme propre, à partir d’une attention constante aux plus modestes événements qui surviennent à la surface du tableau. Dans les années 1960, des lignes recouvrent une surface. Pour Marthe Wéry, une ligne n’indique pas une direction : elle constitue « la plus petite surface possible ». Empiriquement tracées, les lignes se resserrent, se heurtent. Ces accidents constituent un morceau de surface. Marthe Wéry appartient à une famille de peintres, sinon à une génération, pour laquelle peindre est répéter toujours plus intensément un même geste. La répétition engendre des « transformations » qui « ouvrent tout naturellement à d’autres développements ». La pratique repose sur des « expériences », essentiellement de la ligne et de la couleur, et sur des « constats successifs ». Plongeant ses commentateurs, et parmi eux ses plus proches amis, dans des abîmes infinis d’interrogations (et d’interprétations), Marthe Wéry affirme avec audace et simplicité que la peinture est « un moyen de penser » ; elle complète cette affirmation par une précision désarmante : « un moyen de penser comme un autre ». La personne de Marthe Wéry et sa vie furent constamment en accord avec son œuvre : tout ce qu’elle entreprend met en mouvement (d’une formule qu’elle utilise avec bonheur pour qualifier les processus de sa pensée et de son travail) des qualités de rigueur, de patience, de ténacité, de conviction. Pour Marthe Wéry, rien, jamais, ne se clôture. S’inspirant de Montaigne, elle suggère avec clairvoyance : « Il n’y a pas à parfaire, mais toujours à compléter et à poursuivre. » La peinture, dans le temps, « s’arrange » en quelque sorte avec elle-même.


« L’art exclut ce qui n’est pas nécessaire », dit Carl Andre au sujet de Frank Stella (Black Painting, 1959). Les lignes, chez Marthe Wéry, ou les bandes, chez Stella, sont « les chemins du pinceau sur la toile » : « Ces chemins ne mènent qu’à la peinture. » La plus extrême, et dans une certaine mesure, la plus parfaite manifestation du débat de la peinture avec elle-même est le tableau monochrome.

Peu importe que le monochrome soit, ou soit devenu, un « genre ». Cette question n’occupe que les universitaires. Un monochrome a cette particularité d’être « étranger », de ne pouvoir être identifié, sinon à lui-même. Au demeurant, Marthe Wéry n’additionne pas des couleurs sur une toile : elle les « pousse » l’une vers l’autre, jusqu’à une tension età une saturation maximales. Tant en ce qui concerne le franchissement des étapes de son travail que son rapport aux autres (Marthe Wéry fut une enseignante exemplaire), sa générosité fut toujours appuyée sur une volonté de déplacement et d’élargissement, c’est-à-dire sur l’absolu nécessité du risque. Les caractéristiques de cette aventure exigeante, encore insuffisamment connue et reconnue, ne sont pas aujourd’hui si communes.

Alain Coulange, « Portrait. Marthe Wéry » 2006




On peut clairement avoir des désirs, mais on doit toujours faire face à sa nature. J'ai appris que la mienne devait prendre en compte la sensualité, et pour la garantir, un temps de travail très lent. Je peins à plat en fines couches transparentes superposées. Tant de choses se passent dans cette lenteur et j'aimerais le faire vivre au spectateur. Je me suis ainsi rendu compte que la fascination pour le côté matériel et physique de la couleur était inscrite dans mon tempérament ; ce qui m'éloigne de la rigueur des Américains par exemple. On n'échappe pas à l'autoportrait dans la peinture. Il se fait pas à pas, naturellement. J'ai l'impression de « laisser venir »…Chaque exposition est un peu l'état de moi-même à ce moment là. Comme un corps en morceau que je tente de reconstituer à coup d'ambiguïtés, de reconnaissances et de libérations progressives.

Propos de Marthe Wéry recueillis par Guy Gilsoul pour le Vif/L'Express, 13 - 19 mars 1987